En matière d’incipits à forte puissance d’arrêt, la littérature française peut se prévaloir d’un certain « Aujourd’hui, Maman est morte » difficile à égaler, et pourtant on serait presque tenté de concéder le point aux Américains pour l’ouverture du Démon d’Hubert Selby Jr. :
Ses amis l’appelaient Harry. Mais Harry n’enculait pas n’importe qui. Uniquement des femmes… des femmes mariées.
Notons le choix délibéré du traducteur Marc Gibot de tourner le disque là où la version originale utilisait to screw, plus proche du verbe baiser ; le rendu n’en est que plus percutant et suggère que Selby, comme le lecteur aura le loisir de le constater, n’écrira pas la suite ganté de blanc. Jeune cadre prometteur et ambitieux d’une entreprise de Manhattan qui fait la fierté de ses parents, ledit Harry White fait preuve d’une même frénésie consumériste que le reste de l’Amérique des années 70. Et ce qu’il consomme sans compter, ce sont les femmes : sa vie entière est organisée autour d’elles. Il les choisit mariées pour le frisson que lui procure le risque et le peu de complications après coup. Si Harry vit toujours chez ses parents à Brooklyn, c’est pour ne pas être tenté d’en inviter ne serait-ce qu’une seule chez lui. Le jeune homme a pour routine de rondement déjeuner d’un sandwich, ainsi peut-il déambuler dans Central Park à la recherche d’une proie. Il ne boit pas, veillant à garder les sens affûtés, bien que ses incessantes sorties lui laissent les yeux rougis à son bureau le lundi matin...




