130 livres

130 livres

Littérature, boxe anglaise et parfois les deux à la fois

Antoine Faure

Des chroniques de livres nouveaux ou anciens, essentiellement en littérature française ou américaine, et des émissions sur l'actualité et l'Histoire de la boxe anglaise. NB : les sujets sur la boxe sont regroupés en Saison 1, les sujets "Divers" en Saison 2. Textes disponibles sur www.130livres.com

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Bartleby & moi, Gay Talese

Le Nouveau Journalisme, théorisé en 1973 par Tom Wolfe comme une somme d’emprunts à la littérature de fiction, se fonde sur la narration à la première personne pour une subjectivité assumée, l’attention aux détails du quotidien via l’immersion durable de l’auteur dans son sujet, la retranscription de dialogues plutôt que le recours aux citations et la structuration en scènes d’une histoire conçue comme un scénario. Ses auteurs les plus fameux furent Wolfe lui-même, réputé pour son sens de la satire sociale, Joan Didion et ses doutes permanents sur la vérité de ce qu’elle observe, un George Plimpton expérimentant le sport, la musique et le cirque professionnels avec un solide sens de l’autodérision, le fondateur du gonzo Hunter S. Thompson, porté sur le burlesque et les psychotropes, ou un Norman Mailer se mettant en scène comme un protagoniste plutôt qu’en observateur. Vu de ce côté de l’Atlantique, Gay Talese n’est pas le plus fameux. Il fut pourtant un modèle de ténacité méticuleuse, peut-être le moins « romanesque » de tous mais un témoin précieux de plusieurs époques. C’est devenu nonagénaire qu’il publia Bartleby & moi, sorte de testament journalistique après sept décennies de métier.

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Au nom du père, Christian Guillet

Écrivain strictement autobiographe, Christian Guillet aborde le septième tome de son récit intime en se rappelant un ami de son père, rentier passionné par les femmes et la chasse à courre doublé d’un lecteur érudit. L’homme lui manque cruellement : « un être ne vous quitte point sans que disparaisse aussi une nuance de propos que l’on n’échangera plus avec personne, une nuance de votre propre individualité qui, faute de s’exprimer, s’effacera à son tour. » En comparaison, les figures des deux grands animateurs de l’audiovisuel giscardien, dont les invitations furent supposément une chance pour cet auteur obscur, lui déplaisent par leur vanité superficielle – ce sont Bernard Pivot et Jacques Chancel, qui accueillirent Guillet en 1976 – Au nom du père est paru en 1984. Ce dernier se rappelle sans déplaisir l’échec de ces deux passages à la télévision où il reconnaît avoir été peu aimable, soucieux de maintenir une exigence vis-à-vis de lui-même que seuls eussent pu reconnaître des lecteurs « isolés et clandestins »...

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Le Démon d’Hubert Selby Jr. et Viens plus près de Sara Gran : histoires de possessions

En matière d’incipits à forte puissance d’arrêt, la littérature française peut se prévaloir d’un certain « Aujourd’hui, Maman est morte » difficile à égaler, et pourtant on serait presque tenté de concéder le point aux Américains pour l’ouverture du Démon d’Hubert Selby Jr. :

Ses amis l’appelaient Harry. Mais Harry n’enculait pas n’importe qui. Uniquement des femmes… des femmes mariées.

Notons le choix délibéré du traducteur Marc Gibot de tourner le disque là où la version originale utilisait to screw, plus proche du verbe baiser ; le rendu n’en est que plus percutant et suggère que Selby, comme le lecteur aura le loisir de le constater, n’écrira pas la suite ganté de blanc. Jeune cadre prometteur et ambitieux d’une entreprise de Manhattan qui fait la fierté de ses parents, ledit Harry White fait preuve d’une même frénésie consumériste que le reste de l’Amérique des années 70. Et ce qu’il consomme sans compter, ce sont les femmes : sa vie entière est organisée autour d’elles. Il les choisit mariées pour le frisson que lui procure le risque et le peu de complications après coup. Si Harry vit toujours chez ses parents à Brooklyn, c’est pour ne pas être tenté d’en inviter ne serait-ce qu’une seule chez lui. Le jeune homme a pour routine de rondement déjeuner d’un sandwich, ainsi peut-il déambuler dans Central Park à la recherche d’une proie. Il ne boit pas, veillant à garder les sens affûtés, bien que ses incessantes sorties lui laissent les yeux rougis à son bureau le lundi matin...

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Clete, James Lee Burke

On aura donc pu attendre le 24e tome d’une série de romans policiers créée en 1987 pour avoir droit à une innovation d’importance, si l’on considère la confection somme toute classique des deux tomes dont l’intrigue fut transférée dans le Montana (Black Cherry Blues et Swan Peak) : le narrateur de Clete n’est pas Dave Robicheaux lui-même mais son meilleur ami au surnom éponyme, Cletus Purcel, ancien camarade de patrouille au temps où tous deux appartenaient à la police de la Nouvelle-Orléans. Et si Clete nous narre une enquête, c’est bien le ténébreux Dave qu’il raconte pour l’essentiel...

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Mademoiselle B., Maurice Pons

Je vous parle d'un temps que les moins de soixante-dix ans ne peuvent pas connaître, où les écrivains soignaient leurs autofictions au point de ne pouvoir être blâmés pour la supposée facilité du procédé. L'entretien donné par Maurice Pons et publié à la fin de Mademoiselle B. (1973) le confirme : l’homme se livre dans son texte en même temps que le romancier y exerce son art de « mentir vrai », comme le qualifiait Aragon, ce qui correspond absolument au principe de l'autofiction. Ici, l'auteur des Saisons brille autant dans la construction de son intrigue que dans le style (« substantifs pleins, adjectifs déliés » dit de lui un critique inspiré), sans même évoquer la profondeur des vérités mouillées d'acide qu'il livre sur son rapport tourmenté à l'écriture. Autant dire que l'affaire sonne mieux que quantité de tentatives autofictionnelles ultérieures. Elle a d'ailleurs ceci de remarquable que Pons, s'il affirma sur le tard que sa vie privée fut « complètement incohérente », s'appliqua à la garder secrète quand d'autres firent un atout commercial de la correspondance entre leur existence et leur œuvre...